Longueur et décadence

visibility91 Vues list Dans: Le Cinéma

Je me rappelle avec émotion de la première fois où j’ai entendu mon père dire, « c’est un excellent film, mais il est très long, il fait plus de deux heures ». Il parlait de Little Big Man, d’Arthur Penn, avec Dustin Hoffman.

Ce film (si vous ne l’avez pas vu, dépêchez-vous) est assez total : il entasse, dans ces deux heures vingt, un western, une comédie de mœurs, une comédie tout court, une romance, un drame, et un argument historique, sans parler du commentaire tout à fait grinçant sur l’approche américaine (et autre) de l’Histoire, et de l’héroïsme et de la morale en règle générale.

Bien entendu, le film est très dense, et le scénario (les scénarios ?) épais, la réalisation parvient à être élégante sans sacrifier sa narration, bref, c’est du très bon cinéma. Il est sorti en 1970, et je me souviens d’avoir lu dans un article de l’époque (issu de la collection de bouquins westerns de mon paternel), que sa longueur avait posé des problèmes de distribution et de diffusion, et avait souvent nécessité la mise en place de deux entractes. Deux heures, dix-neuf minutes.

De nos jours, vu les rythmes narratifs à la mode, ce serait une série télé de 8-9 épisodes d’une heure, au moins.

Alors bien sûr, il y a les documentaires en 22 parties sur la croissance des haricots en climat équatorial (vaste sujet), mais c’est du documentaire, et c’est généralement découpé en plusieurs films ; il y a les sérials des années 20, mais ça s’apparente plus à la série télé ; il y a les œuvres d’art nombrilistes où on passe des heures à filmer une plage ou un bonhomme qui pionce, mais ce ne sont pas vraiment des films, ce sont des œuvres d’art (Hum…).

Il faut bien l’avouer, les films « normaux » sont de plus en plus longs. Et on peut se demander pourquoi. Alors j’ai vu passer « show, don’t tell », qui rallonge pas mal, évidemment ; j’ai vu passer « faut tout leur expliquer parce que les gens n’ont plus d’imagination », mais je demeure persuadé que la plupart des gens n’en ont jamais eu ; j’ai lu plusieurs fois que « On fait de plus belles images maintenant du coup on veut les montrer », mais quiconque a vu bosser John Ford sait que c’est un argument très discutable…

J’apporte ma pierre à l’édifice : je vois dans ce rallongement des films un écho au Roman de Voyage des années 1850. Ces romans étaient censés faire voyager en esprit, à une époque où le voyage physique était difficile. Le Roman de la momie, par exemple, propose de visiter l’Egypte (gardant à l’esprit que l’auteur, mon cher Gaultier, n’y a jamais foutu les pieds) à l’époque des pharaons ; l’histoire n’est donc qu’un prétexte, une trame sur laquelle plaquer des scènes typiques, décrite avec une minutie de détails exaspérante, étalant une nouvelle de 4000 mots sur plus de 300 pages.

A mon sens, le rallongement des films correspond à ce besoin d’évasion, de fantasmer une vie différente ; il a été pendant longtemps l’apanage de la littérature, mais aujourd’hui, le media populaire par excellence, c’est le cinéma (et sa petite sœur la télévision, sans oublier le cousin simplet Netflix).

Blade runner 2049, Dune, Interstellar, autant de fresques où, si on s’en tient au scénario, il reste… une heure, une heure et demie, max. Avengers endgame, on descend à 40 minutes, et Under the skin, 12 minutes.

Est-ce un mal ? Certainement pas, mais il faut savoir ce qu’on va voir. Tu vas pas voir un Tarsem pour le scénario, un Shyamalan pour l’action, ou un Bay pour la subtilité !

Enfin bon, du coup j’ai commandé des posters de série.

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